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L’homme avançait, jour après jour, dans son chantier solitaire. À chaque pas, il ramassait les fragments, les miettes, les bribes qui composaient son univers absolu, un assemblage épars d’objets, de sons, de silences, de courbes et de toquades. Dans ce lieu étrange, peu de choses avaient de sens, tout semblait régi par les lois d’un autre monde, d’un autre temps. Il trouvait de la matière là tout n’était que des débris, et il bâtissait un langage muet, un échafaudage de rêves, de récits éclatés.
Les idées se pliaient, se déformaient, se recroquevillaient dans les recoins les plus improbables de son esprit. Il les agglomérait comme des souvenirs fractionnés, des vestiges qui s’emboîtaient soigneusement, morceau par morceau, dans une logique dissimulée sous l’apparence d’un chaos savamment orchestré. Chaque fragment renfermait les échos d’une histoire ancienne, d’une légende intime et muette qui s’inventait dans l’acte même de construire.
Les gestes se répétaient avec une précision de métronome, inlassable, dans un monde où la mémoire des sons s’évapore sitôt qu’on dépose. Il y avait là quelque chose d’infini, de minutieux, d’obsédant, comme dans l’art de consigner chaque instant d’un quotidien, de dresser un inventaire absurde de chaque particule de réalité. Il vivait dans un labyrinthe de ses propres créations, mais il n’y avait ni carte ni boussole ; il s’en moquait, car c’était là le secret de sa folie douce, de son architecture intérieure.
Ces constructions invisibles s’élevaient comme des énigmes, des fossiles de rêves passés, et peu à peu, ils devenaient les fondements et les ornements de ses créations futures. Et si, dans chaque chose, il fixait un souvenir, un instant de sa propre vie, alors son œuvre pourrait bien se dresser là pour l’éternité, sous la forme d’un puzzle infini, dédaléen, où chaque élément, aussi minuscule soit-il, contiendrait en germe le mystère de son existence.
Un jour, peut-être, quelqu’un viendrait. Quelqu’un regarderait ces architectures d’un regard qui saurait percevoir le lien étrange entre chaque détail. Ce promeneur n’y verrait pas qu’un enchevêtrement de bribes et d’idées, qu’un édifice impossible dont la géométrie semblait défier la raison, mais il entendrait le mouvement lent et patient de l’esprit, les années et les rêves emboîtés les uns dans les autres. Il saurait que dans ce labyrinthe de fragments raboutés, dans cette accumulation de réalités minuscules, se cache le souffle d’un monde en ébullition silencieuse, sans début ni fin. Un monde où chaque recoin porte en lui l’écho d’une existence insaisissable, évanescente, comme un livre qu’on ne finirait jamais de lire, un lieu où la beauté naît de l’incompréhension. Car après tout, au milieu de ces édifices invisibles, une chose est sure : si l’essentiel reste à faire, le plus gros est fait.
« Le plus gros (est fait) » est un album patchwork sans direction précise, il compile quinze chansons écrites au fil des ans et qui ont pour caractéristiques communes de ne pas en avoir. Certaines de ces chansons sont assez anciennes, La première qui ouvre l’album est même issue d’un enregistrement précédent mes efforts solitaires, nous étions deux à l’époque ! Elle a été conservée car je l’aime particulièrement dans cette version. L’album part un peu dans tous les sens à la fois sur les thèmes des paroles et sur les genres musicaux. Une fois n’est pas coutume, il n’a qu’une face comme un de ces affreux CD qui ont remplacés les merveilleux vinyles à la fin des années 80.