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L’exercice du remix est, par définition, une pratique de réappropriation : il s'agit de prendre des éléments sonores déjà existants pour les recombiner, les réarranger ou les recontextualiser, souvent dans un cadre contemporain. Le remix peut être entendu comme un vol, je l’admets, mais c’est aussi une forme d’hommage qui permet quelque part aux œuvres de conserver leur intégrité au fil du temps. Il est sans doute présomptueux de le dire, mais c’est un peu, offrir une nouvelle vie à des morceaux souvent considérés comme intemporels, en les intégrant dans le spectre artistique du remixeur ou en les colorant des tendances musicales de l’époque. Alors bien sûr, cela peut se faire au détriment de l'innovation créative en réduisant le potentiel d'originalité et de création ex nihilo. Toutefois, le remix peut aussi ouvrir de nouvelles perspectives sur des créations préexistantes, et loin de conduire à la dilution de l'identité artistique, il peut offrir un enrichissement, une fertilisation de la singularité de l'œuvre originale. Un petit peu comme les différences d’interprétations peuvent renouveler le sens et le ressenti d’une œuvre classique et mettre en lumières des éléments qui n’apparaissaient pas auparavant.
Auparavant, la réalisation d’un remix nécessitait d’avoir accès au « stems » ou « multitracks » des morceaux, et cela passait souvent par d’accès à des sites interdits où l’on peut trouver ces versions multipistes. Mais depuis quelques années, la communauté de l’intelligence artificielle s’est emparée de ce problème et des gens comme facebook (demux) et deezer (speeter) ont développé des modèles d’extraction automatique de pistes exploitant principalement des réseaux de neurones profonds, entraînés sur de vastes ensembles de données musicales, pour apprendre à séparer les différentes composantes d'un signal audio mixé. Même si c’est en ce moment limité à un ensemble réduit de type de pistes (voix, guitares, basses, batterie piano) c’est assez fascinant et ça m’a fasciné. L'apport des systèmes comme Spleeter et Demucs dépasse le cadre strict du démixage. Ces technologies favorisent de nouvelles formes d’interaction avec la musique du passé, où les morceaux préexistants peuvent être déconstruits et réinterprétés de manière plus fine. Elles permettent également de mélanger des interprétations d’un même morceau voire de combiner des morceaux aux harmonies et rythmes compatibles, c’est trop fascinant et trop jubilatoire.
Pour cet album, mon objectif était de travailler sur des morceaux de fin 60 et début 70 pour la plupart. Des morceaux que j’aime et qui ont bercés mon enfance. Je n’ai pas eu de méthodologie systématique : dans certain cas le morceau est repris presque à l’identique en augmentant le tempo ou en réactualisant certains instruments. Dans d’autres cas le morceau est revu en profondeur parfois jusque dans sa structure. Souvent le morceau est enrichi ou métissé en combinant le morceau original et des reprises existantes plus ou moins réussies mais toujours intéressantes. Chaque cas est différent et l’important pour moi est également de générer à la fois du plaisir et de la surprise. Faire chanter ensemble Lennon et Cocker ou Lana del Rey et Donovan est un vrai bonheur. Réaliser cet album fut un plaisir et je le maintiens, ce n’est pas de la copie ou du vol, c’est de l’hommage. Et si quelques amis découvrent certains morceaux et vont écouter et apprécier les originaux, ce travail sera un vrai succès.
Alors bien sûr, ces technologies soulèvent des questions éthiques et juridiques. En facilitant l’accès aux composantes individuelles de morceaux protégés par des droits d’auteur, ces systèmes posent des questions concernant la réutilisation non autorisée d’œuvres existantes, le plagiat ou la manipulation abusive des œuvres originales. J’espère que les personnes qui écouteront cet album comprendrons que pour ce qui me concerne, cela est fait avec respect et sans aucune velléité de réaliser un quelconque gain financier. Pour moi, sur le plan légal, réaliser ces remix c’est un peu comme interpréter un morceau sur scène ou jouer au karaoké, au plan musical, en revanche c’est beaucoup plus excitant. J’attends avec impatience l’enrichissement de ces systèmes à la prise en compte d’autres instruments comme la trompette et le saxophone, avec pour objectif de faire jouer Coltrane et Prince ensemble !